Interview : Collaboration (Bajram, Wendling...)

Au niveau de tes collaborations, j'ai vu que le nom de Claire Wendling revenait souvent...

Oui bien sur, Claire a été quelqu'un de très important.

Vous avez prévu d'officialiser votre "union professionnelle" ?

Quand j'ai commencé ce bouquin, je n’avais vraiment aucune expérience. Comme tous les jeunes auteurs, on regarde énormément ce qui se passe autour pour déterminer quelle école on veut "épouser" et quelles sont les orientations vers lesquelles on veut aller. Et pour le Serment de l'Ambre, à l'époque, j'avais 3 modèles. C'est évident, j'avais Giraud sur Blueberry, j'avais Loisel sur la Quête et j'avais Claire sur les Lumières de l'Amalou. C'était évident.
Et très clairement, pendant toute la réalisation du Serment de l'Ambre... Pour moi, l'appréhension d'un nouveau domaine, c'est un peu toujours la même chose. C'est comme pour apprendre à conduire une bagnole. Au début, rien que le fait de changer une vitesse ou mettre un clignotant pose un problème et on est limite obligé de se référer au manuel ou de réflechir à savoir si c'est possible de le faire et comment c'est possible de le faire. Et très vite les automatismes viennent en place. Et à partir du moment où les automatismes viennent, on a plus à les remettre en cause et on en fait son alchimie.
Mais au départ, rien que le fait de tracer un bord de case pour un auteur de bd, il se demande avec quel outil il va le faire. Rien que ça. "Est-ce que je vais le faire au feutre? oui mais le feutre, l'encre s'abime, donc je vais le faire à la plume. Ouais mais la plume, ça fait pas des traits réguliers. Ouais mais le Rotring, ça se bouche.". Tout est un problème. Donc grosso modo, les jeunes auteurs, qu'est-ce qu'ils font? Et dans n'importe quel domaine: musique, peinture... On essaye de voir les gens qui ont réussi à régler les problèmes tels que nous, on aimerait un jour les régler. Et là en l'occurence, moi je me suis dirigé essentiellement sur Loisel, parce que mes compositions de page étaient vraiment complètement tirées vers Loisel.
Le dessin de mes personnages, comme moi je venais d'une école extrêmement comic book, venait de John Buscema et Neal Adams. Donc j'essayais d'adapter ça à des formats type 8, 10, 12 cases. Donc j'étais arrivé à des conclusions qui étaient un peu flottantes, qui sautaient d'une conclusion à l'autre mais j'aimais le travail du décor franco-belge, j'aimais le travail du personnage à l'américaine. Et comme Claire Wendling avait à cette époque là, avec Qwak, parce que Qwak a été aussi, à mon avis, le premier grand de la ligne qu'a développé Claire ensuite, avec le Soleil des Loups on avait vraiment les raccourcis graphiques importés de l'école Jeff Jones et compagnie et lui a officialisé ça.
L'album a un peu disparu depuis mais reste, à mon avis, une pointure en terme de révolution graphique dans la bd franco-belge. Et Claire a ensuite officialisé ça avec une espèce de montée en puissance de talent absolument hallucinante et ça m'avait complètement scotché. Du coup, notre premier contact a été une engueulade de sa part. Vraiment, elle m'en avait mis plein la gueule parce que j'avais pompé stricto sensu un corbeau, ça je peux vraiment pas dire le contraire (rires).
Rétroactivement d'ailleurs, c'est un des seuls éléments du bouquin qui était très proche de ce que pouvait faire Claire. Honnêtement, ce serait plutôt à Loisel de pousser une gueulante (rires). Du coup, ça a créé des liens, parce que quand on commence une relation sur des choses aussi radicales, on se dit "tiens, il peut peut-être se passer quelque chose". Et c'est vrai que progressivement, on s'est assez bien entendu. On a travaillé ensemble de longues années, avec Benoit Springer aussi. Et on a fait un pôle de 3 personnes pendant longtemps. Moi j'étais "l'illustrateur de la bande". J'avais pas mal étudié tous les procédés de peinture et ce genre de trucs et eux étaient des dessinateurs hors-pair. Et Claire avait en plus de ça, fait un nombre d'albums et développé un style graphique à une apogée qui était assez bluffante. Donc ça a marché quelques années tout ça et puis progressivement, chacun est parti faire un petit peu des trucs dans son coin. Mais ça, ça a été parmi les années les plus importantes de ma formation graphique et de dessinateur. Et la deuxième grande rencontre, ça a été Denis Bajram que j'ai rencontré aux Arts Déco...

Que tu as rencontré avant elle.

Avant elle, oui bien sur. Largement avant elle. Mais lui n'etait pas, et c’est sans doute pour ça que ça marche très bien avec Denis d'ailleurs, nous ne sommes pas sur le même registre. C'est à dire que moi à l'époque, j'étais un féru de dessin pur et d'illustration, donc le volume, la lumière, une espèce de forcené... Alors que Denis, lui, a toujours été orienté auteur bande dessinée. Il dessinait, pas pour dessiner mais pour faire des pages de bande dessinée. Il réfléchissait pour l'histoire, pour la narration bd. Il a atteint avant tout le monde un niveau effarant de maîtrise en terme de bande dessinée. Et surtout, quelque chose de fort, c'est un style authentique.
Quand il a commencé, même son premier Cryozone, il avait un style qui était le sien, qui ne ressemblait à strictement aucun autre, qu'il avait déjà éprouvé sur des centaines de pages... Je ne plaisante pas, quand il a fait Cryozone, il était déjà ultra formé à la bande dessinée. Et déjà, on a affaire, alors qu'il a 30 ans, à des oeuvres d'une totale maturité en terme de maîtrise du média bd. Il en a créé une alchimie , lui pour le coup, en mêlant l'informatique et la 2D que je trouve parfaitement équilibrée, parfaitement en place et sur laquelle on n'a absolument pas envie de changer la moindre virgule. Et voilà, on se complétait bien. Lui il m'a vraiment enseigné "tout ce que je sais", ce qui va pas très loin mais c'est quand même mieux que ce que c'était à l'époque, en narration bd. Et moi, je lui apportais ce que je pouvais en dessin et en couleur. Donc au final, on a vraiment eu une association qui a marché longtemps et on a vraiment pas eu à se plaindre de ça.

Vous envisagez pas de faire un truc ensemble un jour ?

On y a pensé. Mais je crois qu'en fait, il y a 2 étapes. Il y a une première étape où on est complètement paumé, et on a besoin de se regrouper pour apprendre les uns des autres. Et chacun essaye d'aider l'autre et de se faire aider. C'est une espèce de système de survie où chacun essaye de régler ses problèmes en s'aidant. Et puis à un moment, il faut se définir par soi même. On a des armes, il faut les éprouver. Chacun doit faire des trucs. Alors il y aura des trucs bons, des trucs moins bons mais tu dois faire face à tes limites et à tes capacités. Et après, une fois que t'es plus à l'aise avec ça, je pense que tu peux éventuellement te retrouver et partir sur une association. Il n'est même pas exclu qu'un jour ou l'autre, on fasse des choses avec Claire parce qu'on se croise sans arrêt, sur des participations de jeux vidéos, sur des participations de films d'animation, etc... On se croise sans arrêt. Et c'est assez rare de croiser, artistiquement, les gens avec lesquels on partage vraiment des choses en commun, mais profondément, sur les raisons même de pourquoi on dessine et pourquoi on veut faire des images. C'est assez rare. Alors ça pose d'énormes problèmes d'ego, forcément, parce que c'est des trucs compliqués. Mais humainement parlant et artistiquement, c'est des expériences qui sont totalement exceptionnelles. Après, il y a eu 1001 complications qui sont arrivées, qui sont regrettables mais le fond reste. Et je serai très surpris qu'il se passe pas encore quelque chose à un moment ou à un autre.

En plus apparemment, vous avez, toi, Claire Wendling et Denis Bajram, un peu la même culture, apparemment principalement comics. Ca doit être une grosse source d'influence qui vous relie quand même.

L'analyse que je fais vaut ce qu'elle vaut mais bon. Globalement, la famille de dessin que je préfère dans l'absolu, c'est tout le dessin du XIXème siècle, jusqu'au paroxysme qui a donné l'école de Vienne, mais globalement, tout. Tout ce qui a été fait à ce moment là cumulait tout ce qu'on pouvait imaginer de classicisme le plus figé avec, tout d'un coup, une espèce de prise de conscience de la liberté incroyable qu'on pouvait avoir avec ça.
Et on a obtenu des mecs qui étaient des brutes, de formation classique avec une liberté, une curiosité et une avidité de découvrir totalement unique quasiment dans l'histoire.
Et j'ai été vraiment fou de ça. Et il me semble que nous, en Europe, toujours très actifs au niveau artistique, on a assez vite balayé ce mouvement parce qu'il fallait passer à autre chose. Et curieusement, les américains ne l'ont pas balayé, pour une raison x. Et ils l'ont reconverti dans d'autres choses. ils l'ont reconverti dans les illustrations. Des gens comme Howard Pyle, comme J.C. Leyendecker, ou N.C. Wyeth évidement, ont perpétué tout ce style là, mais dans de l'illustration de livres pour enfants, de l'illustration de presse, etc... Et c'est resté un métier très actif là-bas. Et ils ont encore une tradition d'illustration et de dessin là-bas qui, de ce point de vue là, est dans la digne tradition de ce que nous faisions extrêmement bien, il y a un siècle de ça mais qu'on a totalement oblitéré. Donc, c'est vrai que des gens comme Jeff Jones sont des enfants directs de N.C. Wyeth, qui sont des dessinateurs que j'admire au delà de tout, que Claire admire au delà de tout et qu'on est un certain nombre à vénérer au delà de tout qui ont été plus ou moins créés en France, mais qu'on a évacué. Donc on est obligé de repasser par l'école américaine pour se souvenir de ce que nous avions nous-même défini, il y a quelques temps de ça. C'est une espèce de logique qui fait que les éléments se répondent. Et là en l'occurrence, c'est vrai que nous, on a une récupération. Mais je me suis jamais senti proche de l'école franco-belge parce que je ne vois pas de filiation entre un dessin de Géricault ou de Delacroix ou de Sargent avec Bob de Moor ou avec Peyo. Ce n'est pas pour moi la même école. C'est une autre école qui a été créée, qui est plus liée au code, au cartoon mais qui n'est pas liée à cette école là. Par contre, c'est une école que je retrouve totalement en regardant du Gene Collan, du John Buscema, du Neal Adams, du Bill Sienkiewicz, du Howard Chaykin, la liste est infinie... Mignola bien évidement, qui est un mélange assez étonnant de plein de choses. Bien sur qu'on est très attiré par ça. On se rapproche d'une école qui n'était pas développée du tout par le franco-belge. Il est normal que des auteurs aient envie de s'attacher à l'une ou l'autre.

C'est vrai qu’en parcourant Prophet ce matin, j'ai retrouvé des éléments de Batman dedans.

C'est évident. Mais graphiquement, s'il y a vraiment un truc qui pourrait définir le style, c'est simplement le désir inconscient de faire la bd qu'on aurait toujours voulu lire. Basiquement, on fait tout ce qu'on aime. On essaye de faire aussi bien que ce qu'on a vu, aussi bien que ce qu'on aimerait voir, tout simplement. Et ça crée une alchimie qui est liée simplement à ce que tu es, toi. Et basiquement, c'est vrai que je suis fasciné par la force du dessin de John Buscema, je suis fasciné par la gestion des clairs-obscurs de Breccia, je suis fasciné par des tas d'éléments fantasmatiques que je peux avoir lu aussi bien dans Lovecraft...

Lovecraft, ça se voit tout de suite, dès les premiers noms dans Prophet...

Oui bien sur. Et c'est pas du clin d'oeil. Et c'est vrai que profondément, pour moi il a inventé un fantastique qui est le fantastique le plus introspectif qui soit, le plus paranoïaque, qui est à mon sens le roi des fantastiques, celui qui me passionne le plus. Et c'est vrai que j'ai envie de traiter ça. Mais en fait, c'est profondément romantique. On est vers une école qui est complètement liée à l'onirisme, à Erik Satie aussi bien qu'à Debussy, qu'à Mucha dans son Epopée Slave, qu'à Gustave Moreau d'un certain point de vue... C'est toute une espèce de rattachement, et là je fais vraiment un medley odieux mais c'est pas grave, c'est tout un esprit qui passe à travers toutes ces oeuvres que j'essaye de retranscrire dans Prophet. Il a un ton un peu curieux Prophet, parce qu'on jongle un peu de l'histoire d'aventure avec un fantastique introverti régressif, où on est là "il se passe des trucs bizarres" et on part tout d'un coup dans du grand spectacle... Le ton n'est pas encore complètement trouvé. Mais il y a effectivement là-dedans tout ce que j'essaye d'atteindre avec Xavier (NDR: Dorison, scénariste de Prophet) qui lui poursuit aussi une quête personnelle du fantastique et on essaye de se retrouver là-dessus. Enfin, on est pas au bout de nos aventures.

En même temps, la première fois que j'ai lu Prophet, j'ai pas pensé aux comics. Ca m'a plus fait penser à du Andreas.

Oui ce n’est pas faux. A mon avis, c'est le coté contemplatif et lent. Je suis fasciné par un certain cinéma et un certain type de bandes dessinées. En cinéma, je dirai Werner Herzog. J'adore les films comme Aguirre ou le Nosferatu de Herzog. J'aime les films qui sont profondément contemplatifs et qui font passer de l'ambiance et de l'atmosphère avant de la narration. Un climat fantastique ou un climat décalé est pour moi quelque chose qu'on peut lier avec une certaine atmosphère musicale éventuellement, ou visuelle, ou picturale, ou composition qu'on peut trouver dans certains Pratt, où là on arrive à des instants de contemplation pure que je trouve absolument fascinants et jubilatoires. Et là c'était vrai que c'est totalement mais alors totalement antinomique avec l'histoire d'aventure ou même avec l'histoire fantastique telle qu'on peut la concevoir à la Lovecraft. Je suis encore en train de mixer de manière un peu maladroite des quantités de choses que j'ai envie de voir. Le travail de Prophet est d'arriver à faire fonctionner cette alchimie.

Donc pour l'instant, Prophet est ton aboutissement? Tu mets tout dedans.

C'est mon chantier. L'intro, c'est exactement tout ce que j'ai toujours rêvé de faire. Dessiner ce sanctuaire avec ces titans de 50m de haut en pierre, c'est des trucs que j'ai toujours rêvé de voir et voilà. Je pense pas qu'on en ait fait un album vraiment dominé, c'est évident. Mais il a des qualités de tripes, de sincérité et d'envie qui sont intéressantes, et qui sont surtout, j'espère, révélatrices de ce qui va se passer plus tard. Dans la suite de l'histoire, on a pris une option qui n'était pas du tout celle du 1. Celle du 1 jonglait entre 2 styles, globalement. Là on en a choisi un et on s'y tient. Alors on va avoir une partie de l'histoire... Evidement l'histoire est traitée dans son ensemble, mais une partie de l'esprit de l'histoire qui va être mise en retrait pour en favoriser une autre. Donc, la série suit une évolution. Et on va s'asseoir sur des bases sans doute plus repérables, ce qui est important. Il faut quand même qu'il se passe quelque chose. Pourquoi j'ai envie de me confronter à la bd? C'est que je sens que c'est là que j'ai un travail sur moi-même à faire. C'est pas en faisant des illustrations. C'est dans Prophet que je vais définir quel va être mon univers, mon fantastique, ma marque d'auteur, basiquement.

C'est pour ça que tu ne bosses pas seul ?

Déjà, je ne bosse pas seul parce que j'adore bosser avec des gens. Donc j'adore l'idée qu'on soit à plusieurs et à s'entraider, et ça me fait chier d'être tout seul du matin au soir à faire des bd ou des illustrations. J'ai toujours bossé en atelier en illustration avec des amis, avec des collègues. J'ai jamais bossé seul dans ma chambre, je crève. Et puis j'aime bien discuter. Tu vois, je suis bavard. J'aime bien être avec des gens et discuter de trips en commun. Avec Patrick (NDR: Pion, auteur de Chrome), on parle beaucoup de sa bd, avec Robin (NDR: Recht, dessinateur du Dernier Rituel) aussi. Avec Xavier (NDR: Dorison, scénariste de Prophet et du 3ème Testament), Alex (NDR: Alice, dessinateur du 3ème Testament), Denis (NDR: Bajram, auteur d'Universal War 1), on arrête pas de parler de tout ça. Et puis il y a des moments, quand on s"aperçoit qu'on a des idées en commun, on dit "allez, essayons de faire une scène ensemble, pour voir"... C'est vraiment récent, l'envie de vouloir travailler seul et de se confronter à ce genre de problème de manière un peu jusqu'au-boutiste.

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Le blog de Mathieu Lauffray